Réparation chaussure – dix minutes chez un cordonnier nantais

Il y a un cordonnier rue de la Distillerie, à Nantes, chez qui je suis entré en août avec une paire de baskets en cuir décollée au talon et l’intention de me faire dire qu’elles étaient mortes. Il a passé dix minutes dessus, m’a expliqué ce qu’il faisait, et m’a pris douze euros. Cette conversation a changé ma façon de voir la réparation chaussure.

Ce qui se répare, ce qui ne se répare pas

La règle qu’il m’a donnée tient en une phrase : tout ce qui est collé ou cousu se refait, tout ce qui est moulé ne se refait pas. Une semelle extérieure décollée se recolle. Une couture ouverte se reprend. Un œillet arraché se remplace. En revanche, une semelle intermédiaire en mousse écrasée est morte, parce qu’elle a été injectée en usine et qu’on ne réinjecte pas de la mousse dans un atelier de quartier.

Ça m’a immédiatement expliqué pourquoi mes chaussures de running ne vont jamais chez lui et pourquoi mes chaussures de ville y vont deux fois par an. Une running est à quatre-vingts pour cent de la mousse injectée. Une chaussure de ville est à quatre-vingts pour cent du cuir cousu et collé.

Troisième catégorie, celle des baskets de sport en cuir, qui est hybride. La tige se répare, la semelle intérieure non. Mes baskets décollées au talon relevaient du premier cas, et c’est pour ça qu’elles sont reparties sur mes pieds.

Réparation chaussure : les tarifs que j’ai relevés

J’ai noté les prix affichés chez trois cordonniers de l’agglomération nantaise en septembre. Les écarts sont réels mais moins grands que je ne le croyais.

  • Recollage d’une semelle décollée partiellement : de 10 à 18 euros. C’est l’intervention la plus rentable, parce qu’elle sauve une paire qu’on allait jeter.
  • Ressemelage complet d’une chaussure de ville : de 45 à 75 euros selon le type de semelle. À comparer au prix d’une paire neuve équivalente, qui est rarement sous 120 euros. Rentable pour du cuir de bonne facture, discutable sous 80 euros d’achat initial.
  • Remplacement d’un bonbout de talon : de 12 à 20 euros. Fait à temps, il évite le ressemelage. Fait trop tard, il devient un ressemelage.
  • Reprise d’une couture ouverte : de 8 à 15 euros, parfois gratuit si c’est deux points et que vous êtes client.
  • Pose d’un patin de protection sur semelle neuve : de 15 à 25 euros. Préventif, et c’est celui que je recommande le plus souvent autour de moi.

Le patin préventif mérite qu’on s’y arrête. Posé sur une semelle en cuir neuve, il double sa durée de vie pour vingt euros. Le cordonnier m’a dit qu’il le propose systématiquement et qu’une personne sur cinq accepte, parce que payer vingt euros sur une paire neuve semble absurde. C’est pourtant le meilleur rapport de tout son tarif.

Les trois gestes qu’il m’a montrés et que je fais chez moi

Le premier concerne le recollage d’urgence. Une colle néoprène en tube, 6 euros, appliquée sur les deux faces, laissée sécher trois à cinq minutes jusqu’à ce qu’elle soit poisseuse mais pas liquide, puis pressée fort. La plupart des gens pressent tout de suite, et c’est la raison pour laquelle leur réparation lâche en une semaine. Le temps d’attente est le geste.

Le deuxième est le ponçage. Avant de coller, il faut dépolir les deux surfaces au papier de verre grain 80. Une semelle lisse et propre n’accroche pas. Celle-là, je ne l’aurais jamais devinée.

Le troisième est le serrage. Pas de poids posé dessus, qui appuie d’un seul côté, mais deux serre-joints ou, à défaut, de la ficelle enroulée serré autour de la chaussure entière. Vingt-quatre heures. J’ai sauvé deux paires comme ça depuis le mois d’août, dont les baskets de ma fille.

Le cas des chaussures de sport, où tout se complique

Je lui ai demandé pourquoi il refusait presque toujours les baskets de running, alors qu’il accepte volontiers les baskets de ville en cuir. Sa réponse tenait en un geste : il a plié une running en deux et m’a fait toucher la tranche de la semelle.

Une chaussure de sport moderne empile trois couches qui ne sont ni cousues ni collées au sens où un cordonnier l’entend : une semelle extérieure en gomme, une semelle intermédiaire en mousse injectée, et une tige thermosoudée. Décoller l’une sans détruire l’autre est impossible, et la colle industrielle utilisée en usine ne se retrouve pas en atelier. Il m’a dit qu’il essaie encore de temps en temps, par curiosité, et que le résultat tient trois semaines.

Ce qui se répare tout de même sur une chaussure de sport : les œillets arrachés, un bout de tige déchiré sur une petite surface, et le recollage ponctuel d’un décollement de semelle qui n’a pas encore progressé. Pour mes baskets d’août, c’était exactement ce dernier cas, pris à temps. Une semaine supplémentaire et il m’aurait dit non.

La leçon que j’en tire est moins sur la réparation que sur la surveillance. Un décollement de deux centimètres au talon se recolle pour douze euros. Le même décollement sur toute la longueur, trois mois plus tard, ne se recolle plus du tout. Je passe donc le pouce sur la jointure de mes paires une fois par mois, et c’est devenu un réflexe idiot mais efficace.

Quand la réparation n’a pas de sens

Il a été très clair sur ce point, et c’est ce qui m’a donné confiance. Une chaussure achetée trente euros ne vaut pas un ressemelage à cinquante. Une running dont la mousse est tassée ne se rattrape pas. Une tige déchirée sur une grande longueur se recoud mais reste moche et fragile.

Son critère, que j’ai adopté : si la réparation dépasse le tiers du prix d’achat initial et que la paire a déjà fait les deux tiers de sa vie, ça ne vaut pas le coup. En dessous de ce seuil, ça le vaut presque toujours.

Sur l’intérêt plus général de faire durer plutôt que remplacer, le service public a monté un portail dédié qui recense les aides et les artisans, consultable sur le site Longue vie aux objets. Un bonus réparation existe pour le textile et la chaussure, et il n’a rien coûté à demander chez un artisan agréé.

Trouver un bon cordonnier, ce qui est le vrai sujet

Le métier se raréfie, et la qualité varie beaucoup. Mes trois critères, empiriques : un atelier visible depuis la boutique plutôt qu’un comptoir seul, un tarif affiché au mur, et quelqu’un qui prend la chaussure en main avant d’annoncer un prix. Celui qui donne un chiffre sans regarder m’a toujours déçu.

Le mien pose une question avant tout le reste : à quoi ça vous sert. Selon que la paire est destinée au bureau ou au jardin, il ne pose pas la même semelle. C’est ce niveau de détail qui distingue un artisan d’un service de dépannage, et la page encyclopédique sur le métier de cordonnier rappelle à quel point ce savoir-faire était répandu il y a cinquante ans.

Avant d’y aller, un nettoyage correct fait gagner du temps et parfois de l’argent : les méthodes qui marchent sont rassemblées dans la rubrique entretien de l’équipement sportif. Et si le verdict est sans appel, les critères d’achat de la suivante sont dans le choix des chaussures de sport.

Ce que je retiens de ces dix minutes rue de la Distillerie : j’étais venu chercher une confirmation que mes baskets étaient bonnes à jeter, et je suis reparti avec une paire réparée et une méthode. Depuis, je passe chez lui avant de regarder un prix en magasin, et je jette beaucoup moins.